Lettre d'un oncle de Pierre & Charles

"Vous qui êtes partis si près du ciel, veillez sur les vôtres qui sont restés en bas, et faites monter leurs prières." 


Pierre et Charles, 

Je me souviendrai toujours de cette messe de Noël 2014. Nous étions de passage à Paris. L'église était bondée, l'assemblée distraite bourdonnait autour de nous, le silence était rare et les distractions nombreuses. Des enfants courraient dans les allées. La voix sourde du prêtre peinait à se faire entendre. Je ne parvenais pas à fixer mon attention, je ne parvenais pas à prier. Et puis soudain, au milieu des raclements de chaises, deux notes de trompette, plus perchées que les autres, m'ont transpercé le cœur. Il est de ces notes magiques, de ces tonalités mystérieuses qui ouvrent les âmes à la prière. Une douce torpeur se répandit en moi, elle n'était ni tristesse, ni joie, mais simplement paix. J'aurais voulu rester ainsi longtemps suspendu dans les hauteurs. Puis, lorsque le chant prit fin, il me sembla redescendre dans le monde. Je fus presque étonné de me retrouver ainsi au milieu de tous ces inconnus. Mon regard se posa sur eux, mes semblables, mes frères, comme moi, pétris d'imperfections, croulant sous le poids de leurs égos boursouflés, et je n'eu en cet instant qu'une seule certitude: tous étaient dignes d'être aimés. 

Pierre et Charles, vous veniez de quitter ce monde et je ne le savais pas encore.


Le lendemain, apprenant votre disparition, nous avons été saisi par la confusion, le désespoir et la tristesse. Nous avons beaucoup pleuré. Nous ne parvenions pas à y croire alors nous avons décidé de prier en famille. Je me suis rappelé ce chant que vous nous aviez interprété le soir du Noël précédent: "Ne crains pas, je suis ton père..."


Nous étions tous assis autour de la cheminée et vos voix entrelacées semblaient venir d'ailleurs. J'avais été ému de vous voir chanter ainsi devant le reste de la famille. Il n'est pas facile d'être simple à votre âge.

Nous avons retrouvé les paroles, les enfants ont appris ce chant qui est devenu pour nous le "chant de Pierre et Charles". Il accompagne depuis nos vies et nos prières.

Charles, nous avons eu la chance d'un peu plus te connaître. Tes passages à la maison étaient toujours très appréciés. Tu étais à la fois discret et très présent. J'ai aimé ces rares conversations que nous avons pu avoir ensemble : Ton humilité, ton sourire un rien retenu et cette capacité surprenante à être simplement soi, sans pose, sans fausse modestie. Tu me disais "devoir travailler plus que les autres, car eux, sont plus doués". Tu le pensais sincèrement. Il n'y avait ni amertume ni jalousie dans ces propos, et je m'extasiais de voir cela chez un garçon de 20 ans, regrettant secrètement de ne pas avoir eu, moi aussi, cette intelligence au même âge. Tu me disais te lever avant le soleil chaque matin pour aller à la messe. Tu partais pour plusieurs kilomètres seul sur ton vélo, pédalant dans la campagne encore endormie. J'imagine combien ces instants ont du être pour toi une source de joie immense. Seul, tu devais éclairer la fin de la nuit. 

Dans les cartons de déménagement, j'ai retrouvé une photo de notre mariage offerte et encadrée par un ami. C'est un instant capturé au moment où nous sortons de la mairie. Le bonheur rayonne sur nos deux visages, nous passons la porte d'un pas assuré. Nous rions, heureux, comme déterminés d'en découdre avec la vie, et d'y apporter notre joie. Il semble que certains instants ont plus de profondeur que d'autres, celui-ci semble infini. Sur cette photo, il y a une troisième personne: un petit garçon juste devant nous qui nous donne la main. Il a le regard léger et déjà ce sourire un rien retenu. Il semble vouloir nous tirer vers l'extérieur, vers là d'où vient la lumière.
Nous tenons fermement sa main, aujourd'hui encore.

Pierre et Charles, merci d’avoir été là, d’avoir croisé nos chemins.
 
Vous qui êtes partis si près du ciel, veillez sur les vôtres qui sont restés en bas, et faites monter leurs prières. 

Antoine, Pékin le 19 Juillet 2016


Photo prise à naves par le P.Eric de Kermadec
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